Bugatti EB 110 : le phénix et les vautours.

Entre Italie, France et Allemagne s’est écrite une histoire sulfureuse, celle d’une des marques automobiles à la fois la plus emblématique et la plus rare : Bugatti. Pourquoi l’histoire de la première résurrection de Bugatti au début des années 90 a-t-elle été si fugace ?

 

L’histoire commence comme souvent en Italie avec un homme d’affaire passionné de belles mécaniques et client de la marque au petit cheval. Plus que client, concessionnaire même, dirigeant avec succès l’une des plus grosses concessions de la marque à Bolzano ! En 1987, Romano Artioli fait donc le rêve de faire renaître Bugatti et acquiert les droits d’exploitation de la marque jusqu’alors détenus par la SNECMA et sa filiale MESSIER-BUGATTI.


L’automobile et les affaires.

Bugatti EB 110 GT
Bugatti EB 110 GT - © RM Auctions

Sans hésiter la fondation du nouveau Bugatti se fait sur les terres modénaises, on peut même dire sous les yeux de Ferrari puisque Campogalliano où est construite l’usine se trouve à 30 kilomètres de Maranello !

 

L’usine toute neuve à l’architecture grandiose et l’ensemble du projet représentent un investissement de 1000 Milliards de Lire, le plus gros de l’histoire industrielle italienne contemporaine. Cette histoire n’est pas sans rappeler celle d’un dénommé Ferruccio Lamborghini qui défia aussi en son temps de Commendatore.


Artioli a un cahier des charges simples : faire la meilleure GT au monde. Pour cela il s’entoure des meilleurs ingénieurs. Sa première recrue sera tout de même Paolo Stanzani, le père de toutes les Lamborghini classiques. En un an est développé un moteur inédit, un V12 de 3.5 litres de cylindrée suralimenté par 4 turbos IHI. L’ensemble développe 560 ch. DIN pour un couple de 611 Nm. La Ferrari F40 qui vient tout juste de naître est dans le collimateur avec ses 478 ch. DIN et 569 Nm !

 

Un dernier détail qui compte. La Bugatti est équipée d’une transmission intégrale qui envoie 73% du couple à l’arrière. La suspension sera développée par MESSIER-BUGATTI spécialiste des trains d’atterrissage d’avions.  Les pneus Michelin MXX3 sont également un développement spécifique à cette auto. Tout cela est de très mauvais goût aux yeux de la maison de Maranello. Artioli est écarté des affaires de distribution Ferrari, et les fournisseurs de la nouvelle usine Bugatti sont priés de ne pas traiter avec excès de zèle le nouveau venu.

Usine Bugatti Campogalliano, ligne de montage
Usine Bugatti Campogalliano - © Bugatti Spa.

4 turbos, 60 soupapes, 4 roues motrices :  acte de naissance de la première « Hyper-car ».

Moteur V12 Bugatti EB 110
Moteur V12 Bugatti EB 110 - DR

Pour imaginer ce qu’a représenté le 15 septembre 1991 sous la grande arche de La Défense, la présentation officielle de la Bugatti EB110, imaginons tout simplement qu’une marque comme Ferrari disparaisse et reste en sommeil pendant plus de 50 ans puis renaisse. Vous voyez mieux.

 

Le chiffre 110 est choisi pour célébrer les 110 ans de la fondation de la marque par Ettore Bugatti. L’usine ultra-moderne et son équipe de choc ont tenus toutes leurs promesses. La nouvelle venue est tout simplement la première de ce qu’on appelle maintenant les « Hyper-cars ». Son prix de vente est fixé à 2.9 millions de Francs. Rien de moins pour celle qui devient aussi la voiture la plus rapide du monde avec 342 km/h mesurés lors des essais.

 


Plusieurs pilotes de F1 en seront propriétaires mais c’est l’histoire de Michael Schumacher qui est la plus intéressante. Invité à essayer comparativement une Ferrari F40, une Jaguar XJ220, une Lamborghini Diablo et une EB110 Super Sport à l’occasion du lancement de cette version plus puissante (610 ch. DIN), il signera immédiatement un bon de commande pour une Bugatti jaune tant les prestations de la voiture le bluffent !

 

Il faut dire que non seulement les performances sont exceptionnelles mais en plus, elles peuvent être exploitées en toutes conditions grâce à l’équilibre de la voiture et sa transmission intégrale. Dans les anecdotes de sa mise au point, Artioli raconte des essais à haute vitesse sur piste glacée avec un pilote de rallye alors champion d’Europe… Michelin ne disposant pas de pneus cloutés homologués à plus de 200 km/h, c’est avec un train de pneus standard que la voiture tourne cette nuit-là, avec des pointes à 297 km/h laissant toute l’équipe de développement sans voix !

Michael Schumacher et sa Bugatti EB 110
Michael Schumacher et sa Bugatti EB 110 - © Bugatti Spa.

Une bonne affaire à moins d’1 million d’Euros ?

Poste de conduite Bugatti EB 110
Poste de conduite Bugatti EB 110 - DR

La production de l’EB110 et les livraisons ont démarré mais courant 1992 des phénomènes bizarres se produisent dans l’usine de Campogalliano. Des colonnes de directions mal serrées sont livrées obligeant Bugatti à reprendre des véhicules montés. Des pièces n’arrivent pas, ou pas les bonnes, retardant les livraisons. Comme au jeu de Go, petit à petit l’asphyxie s’organise d’une main invisible et décidée. Au total 95 EB 110 GT, 31 EB 110 SS et 13 prototypes seront fabriqués avant la liquidation judiciaire en 1995.

Que reste-t-il de cet héritage aujourd’hui ? La plupart des autos produites existent encore même si certaines (dont l’EB 110 SS jaune de Michael Schumacher) ont été détruites lors d’accidents. B. ENGINEERING à Campogalliano est une société créée par des anciens de BUGATTI Spa. Elle dispose de l’outillage et du savoir-faire pour assurer la maintenance, la restauration ou la réparation des EB 110. La société allemande DAUER RACING Gmbh possède également d’un important stock de pièces de rechanges rachetés lors de la fermeture de l’usine.

 


Et Artioli dans tout cela ? On ne se refait pas. Comme Bugatti, il a entamé une nouvelle vie dans l’automobile. A peine déposé le bilan de la Bugatti Spa., il réunissait en un tour de financement de quoi se payer Lotus moribond, et mettait en chantier celle qui deviendrait l’Elise, du nom de sa petite fille… Quant à la marque Bugatti elle sera rachetée par le groupe Volkswagen en 1998 pour renaître une troisième fois avec le début de la Veyron en 2005.

 

Les EB 110 sur le marché sont rares. L’une d’entre elle a été adjugée 616 000 € alors qu’à la même vente une Ferrari F40 a réalisé 1 030 400 €. Une EB 110 SS avait fait un peu plus de 900 000 € en février 2016 chez Artcurial. Des montants raisonnables quand on les met en regard de la rareté de l’objet (139 exemplaires quand une Ferrari F40 initialement limité à 400 exemplaires pour célébrer les 40 ans de Ferrari, sera finalement poussée jusqu’à 1311 exemplaires), de son intérêt historique et de son avancée technique.

Romano Artioli et sa petite fille Elisa
Romano Artioli et sa petite fille Elisa - DR


La Bugatti EB110 dispose de toutes les caractéristiques d’un modèle d’exception propre à graver son nom dans l’histoire automobile. Sa très faible production et finalement sa méconnaissance en font une voiture de passionné éclairé. Elle a semble-t-il pour le moment échappé au spectre des purs investisseurs en quête de profit rapide, mais pour combien de temps ? Si vous en voulez une, le plus dure sera…de la trouver.

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